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Le syndrome du téléphone de Kissinger

On a longtemps prêté à Henry Kissinger cette interrogation sardonique : « Quel numéro faut-il composer quand on veut appeler l’Europe ? ». Bien que l’ancien secrétaire d’État américain ait lui-même attribué ce mot d’esprit à un collègue irlandais en y voyant une excellente plaisanterie, le trait souligne une pathologie métaphysique persistante : une faiblesse d’adresse. L’Europe souffre d’une sclérose de la centralité, une adresse fantôme dans un siècle qui n’attend plus de réponse d’un continent devenu une simple presqu’île déchiquetée à l’extrémité occidentale de l’Eurasie. 

Géographiquement, cette Europe n’est qu’un appendice asiatique dont la frontière naturelle — l’Oural — se réduit souvent à de dérisoires « faux-plats ». Pourtant, Peter Sloterdijk nous suggère que ce vide apparent, ce passage du statut de sujet impérial à celui de bibliothèque de références, est notre chance ultime. À travers ses diagnostics incisifs, de la Critique de la raison cynique à l’Eurotaoïsme, il nous invite à transformer notre paralysie en un laboratoire de la modernité post-cinétique.

Leçon n°1 : la modernité est un embouteillage géant (la critique de la cinétique)

Dans Eurotaoismus, Sloterdijk définit la modernité comme une mobilisation totale, une fuite en avant dictée par la vitesse et l’auto-intensification. Mais ce « mythomoteur » de l’accélération finit par produire son propre contraire : l’immobilisme absolu.

La métaphore reine est celle de la Rheintalhölle (la fournaise de la vallée du Rhin) : ces après-midi d’août où des milliers de vacanciers se retrouvent encastrés au mont Irschenberg ou près de Cologne. Dans cet « amas de tôles » en file indienne immobile et brulant, le rêve cinétique s’évapore pour laisser place à une intuition panique.

« Dans ces après-midi brûlants […] coincés au mont Irschenberg, devant et derrière soi cinquante kilomètres de tôles en sueur et à l’arrêt — là surgissent des intuitions de philosophie de l’histoire sombres comme des gaz d’échappement […] et, quel que soit le niveau de leurs diplômes, les occupants des véhicules sentent poindre l’idée que cela ne peut plus continuer ainsi. »

Cette « philosophie de l’échappement » n’est pas qu’une frustration de vacanciers ; c’est le signal d’alarme d’un système qui fonce vers un inferno écologique. L’Europe, en réalisant l’absurdité de sa propre cinétique politique, est la première à pouvoir formuler une métaphysique du freinage.

Leçon n°2 : l’Europe est un « Continent sans qualités » (le modèle de la bibliothèque)

Parodiant le chef-d’œuvre de Robert Musil, Sloterdijk décrit l’Europe comme un continent sans qualités, non par vacuité, mais par refus des essences figées. L’Europe n’est pas une substance, elle est un acte de lecture permanent. Elle est une bibliothèque de références dont l’identité se déploie à travers des marque-pages historiques :

  • L’Empire et le Latin (Translatio Imperii – Transfert de la Puissance) : L’Europe est née d’une « lecture » de Rome. Le latin a constitué le premier réseau de transfert, permettant de concevoir le pouvoir comme une forme transmissible et non comme une propriété ethnique.

  • L’Apprentissage (la Grande École) : Sous l’influence de figures comme Comenius, l’inventeur de la pédagogie universelle, le continent s’est rêvé en communauté apprenante. L’Europe est un livre de l’élévation où le savoir prime sur le sang.

  • L’Expansion (les fils surnuméraires) : Portée par une pression démographique et un surplus de « fils surnuméraires », l’Europe a projeté ses énergies vers l’extérieur, transformant l’exploration en exploitation planétaire.

Réussir l’Europe, c’est accepter que nous sommes un ensemble de « maximes » textuelles et non une forteresse identitaire.

Leçon n°3 : sortir du « cynisme éclairé » (La recherche de la «défrontisation » perdue)

Le diagnostic de Sloterdijk sur la psychologie du pouvoir est sans appel : nous vivons l’ère du cynisme, cette « fausse conscience éclairée ». Le cynique moderne est un asocial intégré : il est assez lucide pour voir l’inanité du système, mais assez résigné pour y collaborer activement. Sa conscience est « réflexivement amortie » pour ne plus ressentir le choc de la vérité.

Face à cette entropie morale, Sloterdijk appelle à retrouver le cynisme antique (celui de Diogène), marqué par la « défrontisation » (la perte du front, l’insolence pure, néologisme désignant le processus ou l’état de suppression, d’effacement ou d’affaiblissement des frontières physiques, symboliques ou numériques) :

  • Le cynisme est le déguisement des puissants qui soulèvent légèrement leur masque pour sourire de leur propre corruption tout en continuant d’opprimer.

  • Le cynisme est une psychosomatique du temps présent: il utilise le corps, le rire et l’effronterie pour débusquer les prétentions du pouvoir.

C’est dans la recherche de « défrontisation » perdue que l’Europe peut briser sa mélancolie institutionnelle et retrouver une vitalité critique.

Leçon n°4 : L’ère de «l’absence» et l’entraînement aux visions

Dans Falls Europa erwacht, Sloterdijk analyse la période 1945-1989 comme une ère « d’Absence politique». Durant quarante ans, l’Europe fut un « halbmündiges Objekt » (un objet semi-mature) des calculs stratégiques entre Washington et Moscou.

Cette période fut marquée par une double expérience traumatique : la libération par les Alliés et l’abandon définitif de l’hégémonie mondiale. Sloterdijk rejette l’idée des « États-Unis d’Europe », qu’il juge être un concept obsolète issu de cette période de vide. À ce modèle de gigantisme calqué sur nos anciens tuteurs, il oppose une Union continentale d’États.

Le réveil européen exige un entraînement aux visions pour sortir de la « culture de l’amusement » qui a comblé le vide de l’Absence. L’Europe doit apprendre à « exiger le grand de soi-même » pour redevenir un sujet historique capable de s’auto-styliser sans copier les modèles impériaux.

Leçon n°5 : vers un « Eurotaoïsme » (la maîtrise de la maîtrise)

La réponse à la mobilisation totale n’est pas l’importation d’un « fast-food spirituel » asiatique, mais une renaissance de l’esprit de retenue au sein même de la culture européenne. L’Eurotaoïsme est une cybernétique politique de la lenteur.

Il s’agit d’opérer une maîtrise de la maîtrise : renoncer à l’impérialisme cinétique pour une éthique du ralentissement. Cela passe par :

  • Le freinage du cours du monde contre la fureur de l’accélération.

  • Une retenue écologique qui bride les motifs de production.

  • La démilitarisation des profits, redirigeant l’énergie de la croissance vers une pacification de l’existence.

L’Eurotaoïsme n’est pas une démission, mais l’affirmation d’une puissance qui a enfin appris à se dompter elle-même.

Le saut dans le « Noch-Sein » (L’Être-encore)

L’Europe navigue aujourd’hui dans une ontologie du Noch-Sein (l’Être-encore), une zone de sursis entre le déclin de la modernité classique et l’émergence d’une nouvelle forme de vie. Nous sommes au point de bascule entre la paralysie de l’embouteillage et la « Ruhigstellung » (pacification) active de la mobilisation mondiale.

Sloterdijk nous rappelle, à travers Pic de la Mirandole, que l’homme est le sculpteur de sa propre forme. L’Europe peut encore choisir sa figure. Sommes-nous prêts à devenir les sculpteurs de notre propre forme, ou resterons-nous les passagers immobiles d’un embouteillage planétaire ?

Biographie

Peter Sloterdijk est né le 26 juin 1947 d’une mère allemande et d’un père néerlandais. De 1968 à 1974, il étudie la philosophie, l’histoire et la philologie allemande à Munich et à l’université de Hambourg. En 1971, il rédige sa thèse de maîtrise intitulée Strukturalismus als poetische Hermeneutik. En 1972-73 suivent un essai sur la théorie structurale de l’histoire de Michel Foucault ainsi qu’une étude intitulée L’économie des jeux de langage. De la critique de la constitution linguistique des objets.

En 1976, Peter Sloterdijk a été invité par le Pr Klaus Briegleb à s’exprimer sur la littérature et l’organisation de l’expérience de vie. Il obtient son doctorat sur le thème Théorie des genres et histoire des genres de l’autobiographie de la République de Weimar 1918-1933.

Entre 1978 et 1980, il séjourne à l’ashram de Bhagwan Shree Rajneesh (plus tard Osho) à Pune, en Inde. Depuis les années 1980, Sloterdijk travaille comme écrivain indépendant. En 1983, il publie son premier essai philosophique, Critique de la raison cynique, qui est l’un des livres philosophiques les plus vendus du XXsiècle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Règles pour le parc humain (2000), la trilogie Sphères (Bulles, Écumes et Globes) de 2002 à 2005, Colère et temps (2007), Tu dois changer ta vie (2011) et Faire parler le ciel – De la théopoésie (2021).

De 2001 à 2015, Sloterdijk a succédé à Heinrich Klotz en tant que recteur de l’université des Arts et du Design de Karlsruhe. Peter Sloterdijk vit et travaille aujourd’hui à Berlin.

Peter Sloterdijk est invité à occuper la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et les cultures du Collège de France pour l’année 2023-2024.

 

 

 

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